Regard Humaniste

Psychologie

C'est triste à dire, mais les Tikamis comprennent souvent mieux le fonctionnement psychique des humains que ces derniers.

Psychologie & Société

Escalade de l'Everest
  • Dernière édition : 8 déc. 2018

Le Risque Zéro

Le risque zéro n’existe pas. Voilà un poncif qui surgit automatiquement pour éteindre les préoccupations des foules; par exemple lorsqu’un gratte-ciel pharaonique est planifié sur une zone sismique, lorsqu’un produit cosmétique bourré de substances nouvelles fait son entrée sur le marché, ou lorsqu’une usine pétrochimique s’installe en aval d’un barrage hydraulique et en amont d’habitations.

Le risque zéro n’existe pas. C’est une vérité. Mais c’est aussi une affirmation sans pertinence aucune, qui exploite sciemment ce que l’on pourrait utiliser le “relativisme sécuritaire”. Car ce n’est pas parce que le risque zéro n’existe pas, que les différentes façons de faire se valent pour autant.

La courbe du risque

En réalité, il existe systématiquement un arbitrage à réaliser entre les efforts de sécurisation mis en œuvre et les risques statistiques qui en résultent. D’après mon expérience de vie, cela donne à peu près toujours une courbe qui ressemble à celle-ci (en forme de “fonction inverse 1/x” m’a dit mon humain).

Courbe du risque en fonction de l'effort (1/x)

Jamais cette courbe n’atteindra son zéro vertical, même en déployant tous les moyens de l’humanité. Mais avec quelques petits efforts, un peu de temps de réflexion, un peu de moyens financiers, on tombe d’un “risque maximal” à un “risque accepté et assumé”.

Exemples

Le nourrisson humain est sans conteste la créature la plus suicidaire qui ait jamais existé. Cependant avec une dizaine de mesures simples (bloquer les prises de courant et les portes de placards, attacher les meubles grimpables au mur, ne pas laisser trainer des petits objets qu’il pourrait avaler…), le risque d’accident domestique grave devient quasiment anecdotique.

Il n’est pas actuellement possible de prédire toutes les interactions qu’une nouvelle molécule pourra avoir avec l’écosystème et le corps humain, surtout lorsqu’il s’agit d’effets à long terme par perturbation endocrinienne. Mais avec des tests rigoureux sur la durée, un système de veille sanitaire dénué de conflits d’intérêts, et une abstention par précaution pour les populations sensibles (femmes enceintes, enfants…), la majorité des risques graves se trouvent circonscrits.

En matière sexuelle, chacune de vos protections contre les transmissions de maladie ou les grossesses sont, considérées indépendamment, loin d’être crédibles; je n’ai jamais compris ce que voulait dire “fiable à 98%”, mais cela ressemble fort à une roulette russe dotée d’un gros barillet. En revanche, combinez ces protections (analyses médicales + préservatif + pilule, ou en remplaçant la pilule par une surveillance des cycles de fertilité), et vous tombez dans les oubliettes statistiques, dans des risques infimes contre lesquels nul ne pourra jamais se prémunir - sauf à entièrement s’abstenir.

Je pourrais continuer les exemples à l’infini. Tout voyage à l’étranger comporte des risques, mais avec quelques vaccins spécifiques et précautions (ex. ne pas boire l’eau du robinet, dormir avec une moustiquaire), on divise le péril par un facteur immense. La plongée sous-marine est par essence plus agressive pour la physiologie humaine que le football, mais après quelques entraînements dédiés (vider son masque, partager la bouteille d’un autre, surveiller les paliers de décompression), elle semble bien anodine face aux amoncellements de ruptures de ligaments croisés, et de traumatismes crâniens, qui s’abattent sur les footballeurs du dimanche. La foudre frappe où elle veut, et on ne peut pas se promener constamment avec un paratonnerre, mais éviter de se mettre sous les arbres ou dans les crevasses durant les orages vous rendra à peu près immunisé contre ce risque-là.

On le voit donc, cette devise du “risque zéro” n’apporte rien au débat, elle sert surtout de masque à la paresse intellectuelle, au cynisme, et autres peu avouables traits humains. Notons au passage que, le plus souvent, les personnes qui évoquent cette “absence de risque zéro” ne sont pas celles qui sont menacées par les entreprises qu’elles appellent de leurs vœux; merveilles de l’hypocrisie humaine.

La prudence n’est pas le contraire de l’audace (qui est la pusillanimité), ni de l’optimisme (qui est le pessimisme), mais de l’imprudence. La différence? L’imprudence s’enferme dans son ignorance, ferme les yeux et croise les doigts; tandis que la prudence analyse méthodiquement, prend des actions sécurisantes de bon sens, évalue les risques restants, et les assume pleinement. Suite à ce discernement, un quidam pourra toujours vouloir gravir l’Everest, quand un autre se contentera de promenades en forêt; des goûts et des couleurs, on ne saurait disputer.

La prudence n’est pas le contraire de l’audace ou de l’optimisme, mais de l’imprudence.

Bien entendu, la prudence a son autre ennemi, l’excès de prudence. Certaines personnes témoignent de leur peur, lors de leurs sorties, à l’idée que le cinéma pourrait prendre feu, que la voûte du métro pourrait s’effondrer, que chaque individu qu’ils croisent pourrait les frapper… Nous sommes ici dans une hyper-anxiété maladive, voire une paranoïa à traiter psychiatriquement. Tout le monde en voit bien la nocivité, je ne m’y étendrai donc pas.

Le perfectionnisme ankylosant

Il me faut en revanche mettre en lumière un bogue intellectuel qui s’en rapproche, et que j’appellerai le perfectionnisme ankylosant (ou “sclérosant”, cela fonctionne aussi). Attention, il ne s’agit pas du “principe de précaution” ; ce dernier n’est qu’un cas particulier de prudence, lorsque les inconnues sont trop grandes quant aux risques d’un nouveau produit ou service par rapport aux bénéfices qu’il pourrait apporter. Il s’agit de cette façon qu’ont les humains de s’agripper à une situation hautement insatisfaisante, sous prétexte que les alternatives qu’on leur propose ne sont pas d’une perfection à toute épreuve.

Prenons par exemple le très médiatisé cas des militants “anti-vaccins”. Puisque les vaccins ne sont pas efficaces à 100%, parce qu’ils donnent exceptionnellement lieu à des effets secondaires déplaisants (comme tout médicament), parce que des rumeurs plus que nébuleuses ont circulé sur un possible lien avec l’autisme, les anti-vaccins préfèrent le statu quo du “naturel”. C’est à dire les milliers, les millions de morts et d’invalides que des épidémies de rougeole, de rubéole, de coqueluches ne manqueront de causer si l’immunité grégaire chute.

Même chose en politique, où les citoyens s’accrochent à l’un des pires systèmes de vote existant (vote majoritaire), mais tiquent sur les plus anecdotiques failles des systèmes de vote alternatifs (vote par jugement majoritaire, vote Condorcet, vote alternatif…) ; où ils subissent tous les jours l’absurdité oppressante du système de représentation par élection, mais se recroquevillent derrière des peurs, des incertitudes et des doutes dès que des systèmes davantage démocratiques, faisant appel à la subsidiarité et au tirage au sort, sont proposés.

Phénomène similaire dans le milieu de la technique, où certains ingénieurs vieillissants auront bien plus de facilité à voir les pailles dans les nouvelles technologies disponibles, que la poutre dans celle qui est actuellement en place (tandis qu’à l’inverse, il est vrai, de jeunes collègues se rueront sur la dernière mode logicielle sans jamais évaluer ses intérêts propres ni le coût de la transition).

Le perfectionnisme ankylosant, en préférant des désagréments graves et certains à des défauts plus ou moins hypothétiques, en justifiant malhonnêtement le maintien dans une “tradition” face aux évolutions proposées, est un frein non négligeable au progrès de l’humanité; apprenons donc à le repérer.

Nous le voyons donc, le dicton du “risque zéro”, pour tout vrai qu’il soit, n’a pas vraiment sa place dans une controverse sur l’acceptation ou le rejet d’une nouveauté. Les questions qui se posent, sont plutôt celles de la balance entre les bénéfices et les risques, de la fiabilité des estimations statistiques, de la taille de la population à risque, du consentement desdites personnes… des questions qui ne peuvent, on le sent, être tranchées que dans le cadre d’un débat réellement démocratique.

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