Regard Humaniste
Manifestation pour le Droit du Travail
  • Dernière édition : 5 juin 2018

Le Droit de Grève, Etrange Archaïsme

Le Tikami: Je laisse présentement la parole, ou plutôt la plume, à un citoyen français un tantinet exaspéré.

Nous nous réjouissons, en France, d’avoir le droit de grève. N’est-ce pas le minimum, en effet, de pouvoir suspendre son labeur pour une entreprise, lorsque ses dirigeants, pressés par des actionnaires insatiables, outrepassent les bornes de la saine gestion?

Oui, ça l’est en effet. Le strict minimum. Le droit de grève est au droit du travail ce que la gnôle est à l’anesthésie pré-opératoire; un rudimentaire, voire dangereux palliatif; mais nappé, de surcroît, d’une bonne dose d’injustice.

Une efficacité très hétérogène

Lorsque ce sont les transports en commun, la distribution d’eau ou d’électricité, qui sont dans la tourmente, quel émoi dans la presse et la population. Mais lorsque c’est une petite société d’industrie ou de services, soumise à une large concurrence, elle aura tout au plus droit à un encart dans le journal.

“Au moins l’entreprise en question est affectée par la grève”, dites-vous? Souvent oui; mais pas toujours. Peut-être a-t-elle des stocks à écouler. Peut-être rêvait-elle justement de forcer des employés à accepter un chômage partiel. Peut-être a-t-elle bien trop intérêt, sur le long terme, à “dégraisser sa masse salariale” (horrible métaphore), même si cela signifie plusieurs mois de perte de chiffre d’affaires.

Mais si dans certains corps de métier la grève est peu efficace, dans d’autres elle l’est paradoxalement trop. Si des éboueurs sont en grève, en quelques semaines la situation sanitaire peut devenir hautement dangereuse. Si des policiers sont en grève, un net pic de criminalité est à prévoir. Si le corps hospitalier est en grève, faites des adieux à vos proches qui attendent dans les couloirs des urgences médicales. Quant aux grèves du personnel des centrales nucléaires, je préfère ne pas y penser. Voilà pourquoi, devant ce pouvoir démesuré, ces mises en danger de la vie d’autrui, certains se voient contraints de se déclarer en grève (et perdre leur rémunération), tout en continuant à travailler; tandis que les employés des fonctions régaliennes (Armée, Police, Justice…) sont, en France, purement privés de ce droit de grève; légèrement ubuesque, n’est-ce pas?

Et ce n’est pas tout de prévoir une grève à la fois efficace, et qui ne met pas en danger autrui. Encore faut-il pouvoir se le permettre. Avez-vous remarqué que les sociétés qui sont le plus sujettes à des grèves, semblent loin d’être celles où les conditions de travail sont les plus défavorables? Lorsque l’on gagne à peine le SMIC et que l’on est dans le rouge à la fin de chaque mois, on hésite dix fois avant de partir pour plusieurs jours, plusieurs semaines, de perte de salaire (même en comptant sur une solidarité financière entre grévistes). Dans une société aux salaires et aux conventions collectives très avantageuses, la grève est bien moins pénalisante; à l’extrême, elle pourrait même devenir une tradition d’entreprise, visant à “rouler des épaules devant le patronat”, plutôt qu’un véritable mouvement de ras-le-bol.

Notez que dans certains secteurs (ex. le transport aérien), il suffit à des salariés de se mettre en grève 1h par jour pour empêcher tout fonctionnement du service sur de longues durées, au prix de pertes de salaire très limitées; n’est pas, quelque part, déloyal?

Cerise sur le gâteau, il arrive qu’une société soit réellement en difficulté financière, non juste en déficit comptable grâce à de savantes opérations stratégiques; et que la grève achève de décourager ses derniers clients. Plaisant remède, qui se révèle pire que le mal.

Une oppression transitive

Qui est lésé, lorsque les services ferroviaires sont paralysés ou désorganisés par la grève? Les dirigeants politiques qui circulent tranquillement en voiture avec chauffeur, ou en avion même lorsque que le train serait plus rapide? Ou bien le français moyen, qui n’a à peu près aucun contrôle sur les humeurs idéologiques des élus, et de leur cour de lobbyistes?

Un mouvement social cherche habituellement à s’attirer la solidarité de l’ensemble du peuple, pour avoir plus de poids. Mais est-ce ainsi qu’on stimule la compassion des congénères? En piétinant leurs vacances, leurs rendez-vous professionnels, leurs vie quotidienne? N’y a-t-il pas un fort risque que cela soit très contre-productif, surtout si les raisons de la grève ne sont pas suffisamment diffusées et comprises dans l’opinion publique?

Dans de nombreuses entreprises, la grève perpétue ainsi ce que l’on pourrait appeler l’oppression transitive, un stratégie qui mène des humains en souffrance à prendre en otage et malmener des innocents, faute d’avoir la moindre prise sur les responsables de leurs maux. Cela ne vous rappelle rien?

Quelle solution de substitution?

“La critique est facile, l’art est difficile” me direz-vous. Quel dispositif proposer à la place de ce défectueux droit de grève?

En théorie, nous avons des centaines de parlementaires grassement rémunérés pour réfléchir, entre autres, à la modernisation des rapports de force sociaux. Mais voilà, un gouvernement qui dépense tant d’énergie à alléger la fiscalité des riches, fliquer les chômeurs, et dépecer les services publics, n’a probablement ni le temps ni l’intérêt pour s’attaquer à ce chantier.

Imaginons donc. A quoi ressemblerait un “droit de grève version 2” ? Voici une ébauche d’un tel Droit de Grevage, généralisation de systèmes existant déjà ici et là.

Lorsqu’un salarié se met en grevage, il doit continuer son travail avec la diligence habituelle. Mais il perd un pourcentage X de son salaire du jour. L’entreprise, elle, se voit infliger par l’État une amende correspondant à un pourcentage Y de son chiffre d’affaire quotidien. X et Y sont des variables pouvant dépendre d’une multitude de facteur, dont bien sûr lesdits salaire et chiffre d’affaire. Des variables déterminées par le législateur, dans un souci d’équité entre les différents corps de métier, d’équilibre entre les pouvoirs des patrons et des syndicats; ce qui nécessite bien sûr une démocratie réellement représentative, sans quoi ce débat lui-même serait déclencheur de grèves massives… mais c’est un autre sujet.

Notons qu’au lieu de pénaliser le PIB, par son gel de la productivité et les nuisances concomitantes, ce grevage générerait une manne financière utilisable à bon escient.

L’ancien droit de grève ne subsisterait plus alors que dans des cas bien particuliers, par exemple:

  • en tant que Droit de Retrait, lorsque que les conditions de travail n’assurent plus la sécurité physique et psychique des employés;
  • lorsque la mise à l’amende est inopérante, par exemple si l’entreprise appartient à l’État;
  • lorsque l’objectif est justement de bloquer la production, de paralyser le pays, et de tourner à la grève générale, pour remettre en cause le système économique dans son ensemble;

Dans un monde où les évolutions technologiques, scientifiques, culturelles, ont lieu à un rythme si effréné, on ne peut se satisfaire d’un système politique et social qui, lui, stagne à l’Age de Pierre. Certes le droit de grève actuel, qui appauvrit les plus pauvres et monte les citoyens les uns contre les autres, n’est pas pour déplaire aux puissants; son remplacement ne se fera donc pas demain. Mais que cela ne nous empêche pas de dépasser nos prérogatives de “braves moutons attendant la prochaine élection”, et de nous passer le mot, afin que l’affligeante vétusté de ce système soit au moins l’objet d’une prise de conscience collective.

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