Regard Humaniste

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Le saviez-vous ? Nous autres Tikamis sommes experts en amusement. Mais attention, toujours en Vol'Ben !

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Des marathoniens dans la ville.
  • Dernière édition : 1 jan. 2018

La Ludification

Il existe dans l’esprit humain beaucoup de freins au changement. Certains sont légitimes: prudence face aux risques de catastrophe sanitaires, de déstabilisation économique, de régression éthique… D’autres sont davantage suspects: défense de la tradition, adhérence à des dogmes, rejet par principe du progrès scientifique (obscurantisme)…

Mais il existe un blocage psychologique aussi répandu que cocasse, et dont personne ne parle. Ne trouvant pas de terminologie dédiée, je l’ai dénommé: la peur de la disparition par dénécessitation. Explications.

Mon hôte s’enthousiasmait un jour, auprès de parfaits inconnus rencontrés en marge d’un mariage, de l’émergence des voitures auto-pilotées, grâce auxquelles il pourrait occuper ses temps de transport à des choses bien plus constructives que la surveillance de sa position, de sa vitesse et de son accélération au cours du temps. Son enthousiasme ne fut pas partagé. Ses interlocuteurs s’émurent au contraire: ce serait horrible que les voitures deviennent automatiques; eux-mêmes aimaient conduire, avoir le contrôle de leur véhicule, et si ça continuait ainsi, à terme ils ne le pourraient plus. Ils évoquèrent aussi le risque d’accident suite à des bogues informatiques.

Je ne m’étendrai pas outre mesure sur le deuxième point. Si l’on compare les possibilités cognitives et calculatoires d’une machine, apte à d’analyser et mémoriser des centaines d’indicateurs en quelques nanosecondes, avec celles d’un humain, connu pour une capacité d’attention et un temps de réaction dignes d’une palourde, on comprend mieux ce dicton Tikami: “un humain est aussi approprié aux commandes d’une automobile, qu’un chimpanzé à celles d’un bulldozer”. D’autant qu’un programme de pilotage, il est possible de le tester, le «déboguer» comme vous dites, afin de le rendre de plus en plus fiable. Ce n’est pas le cas avec les quelques milliards de bipèdes qui adorent mixer excès de vitesse, conversations mobiles, alcools et autres drogues.

Par contre, la crainte exprimée dans le premier point mérite réponse, et même, rebuffade. Moins avec des arguments logiques, qu’empiriques. Car s’il y a bien quelque chose que vos millénaires d’histoire devraient vous avoir fait comprendre, amis humains, c’est que la nécessité n’est pas un prérequis d’existence de vos activités, tant s’en faut. Exemples.

  • Pour vos ancêtres chasseurs-cueilleurs, la course d’endurance était une obligation vitale. Il fallait pouvoir poursuivre le gibier pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’il tombe d’épuisement; l’avoir non par surprise, mais à l’usure. Ce mode de chasse à courre (particulièrement cruel, si je puis me permettre) a guidé l’évolution de votre espèce, et de subtils cocktails d’endomorphines sont venus récompenser les pénibles efforts des bipèdes prédateurs. De vos jours, cette chasse à pied a avantageusement été remplacée par quelques déambulations hagardes dans les rayons d’un supermarché. Et pourtant, il ne se passe pas une année sans que des marathons intervilles, plébiscités par les citoyens, ne viennent ressusciter le vieil évènement grec. Pourquoi? Y a-t-il vraiment nécessité de savoir courir une quarantaine de kilomètres d’une traite, pour être en bonne santé? Non, mais les hormones ancestrales sont encore présentes, la course d’endurance a gardé une dimension ludique. Elle a donc évolué, et survécu aux assauts du temps et du progrès technique. La différence, c’est que les humains sont désormais libres de courir quand, si, où, ils le souhaitent, sans avoir l’obligation de briser la résistance d’un animal terrifié.
  • La chasse elle-même, que nous autres Tikamis espérions voir disparaître après que les humains eurent maîtrisé l’agriculture et la nutrition, continue à persister. Par plaisir, sadique certes, mais par plaisir. Et l’on ne compte pas le nombre de bons pères de famille qui vont s’allonger au bord des cours d’eau, en attendant qu’une truite imprudente ne s’embroche la mâchoire sur leurs appétissants crochets de fer. La différence, dans tout cela, c’est que ces pêcheurs et chasseurs du dimanche n’ont plus peur de réduire leurs proches à la famine, s’ils rentrent bredouilles.
  • En votre époque, nul besoin d’être une montagne de muscles, de combattre des hordes d’animaux féroces et de barbares, pour pouvoir vivre en paix. Pourtant les salles de “Fitness” et de musculation ne désemplissent pas. Le plaisir d’être fort, en forme, physiquement plaisant, a remplacé ce qui était auparavant une impérieuse question de survie. La différence, c’est que l’on choisit librement le type de musculation que l’on souhaite (endurante, explosive, «gonflette»…), sans avoir à payer de sa vie une lacune dans tel ou tel «art martial».
  • Dans vos contrées occidentales, nul citoyen n’est contraint de participer à de dangereuses expéditions pour découvrir de nouvelles terres, fuir devant des périls climatiques, ou envahir un ennemi par les montagnes. Et pourtant, les gens continuent à aller périr de froid, par centaines, sur les pentes du Kilimandjaro ou de l’Everest. N’est-ce pas simplement parce que cela correspond à une pulsion de défi, d’accomplissement de soi, voire simplement de loisir, dans vos étranges esprits humains? La différence, c’est que seuls les touristes qui aiment ce genre de défi s’y adonnent.
  • Cela fait bien longtemps que les chats ne sont plus indispensables pour chasser les souris et autres indésirables de vos chaumières. Et la plupart des races de chiens actuelles seraient incapables de défendre leurs maîtres contre les assauts d’un banal raton laveur. Pourtant, ces animaux domestiqués, au chômage technique, continuent à pulluler dans vos foyers. Pourquoi? Simplement parce qu’ils sont “de bonne compagnie”. Et libre à ceux qui n’aiment pas les animaux, ou qui y sont allergiques, de s’abstenir.

Ce processus de transformation, par lequel une ancienne nécessité devient un nouveau loisir tout en gagnant des degrés de liberté, je l’ai appelé “ludification” ; ou pour ceux qui préfèrent les racines hellénistes, “eutrapélisation”. Appliquons maintenant cette leçon du passé, aux préoccupations du futur.

Que se passera-t-il si les voitures auto-pilotées deviennent la norme? La majorité des gens les utiliseront comme des taxis personnels, qui fileront à grande vitesse avec des niveaux de sécurité et de prédictibilité inégalés. Lorsqu’un accident de la route se produira, cela fera la Une des journaux nationaux. Si la technologie est suffisante pour pallier les aléas des conducteurs Homo-Sapiens-pas-toujours-Sapiens, voitures manuelles et automatisées cohabiteront. Sinon, ceux qui aiment conduire vaqueront à leur loisir sur des voies séparées, ou sur de bucoliques chemins de campagne. Le marché des circuits de course aura probablement le vent en poupe, et offrira aux aficionados, qui des tracés aux sensations cinétiques vertigineuses, qui des parcours d’obstacle astucieusement conçus. D’une façon ou d’une autre, la ludification suivra son cours; mais rien ne vient corroborer l’hypothèse craintive que la diffusion du pilotage automatisé entraînerait une disparition de la conduite manuelle. En dissociant transport et plaisir de conduire, l’humanité optimisera simplement le peu de temps de vie dont chaque individu dispose.

Autre cas. Il existe des nourritures expérimentales comme le «Soylent», qui tentent de vous apporter tous les nutriments dont vous avez besoin, sans avoir recours à des produits dangereux ou à la persécution d’animaux, et pour un coût écologique moindre. Si vous évoquez ce sujet en public, vous aurez probablement droit à un cri du cœur: «mais alors il n’y aura plus de plaisir gastronomique, de convivialité, de repas en famille». Puis il vous faudra subir l’énumération de tous les romans dystopiques, dans lesquels des individus déshumanisés, privés de tout plaisir, travaillent jour et nuit pour un système totalitaire, avec des pochettes de liquide pour tout repas; plaisante chose, que la démonstration par la fiction. Que nous enseigne l’Histoire de la ludification? Que si les repas actuels ont une fonction sociale, sont un plaisir partagé, ou simplement un plaisir personnel, ils continueront à exister; à ravir les gourmets, à rassembler familles et amis. Les nourritures artificielles serviront prioritairement à remplacer les collations prises sur le pouce, souvent au mépris des plus élémentaires règles diététiques. Peut-être qu’étant à la jointure de la gastronomie et de la chimie, ces mixtures se permettront d’ailleurs de recréer des saveurs oubliées depuis des millénaires, qui raviront quelques papilles gustatives endormies au fond de vos palais. Mais en dissociant équilibre nutritionnel et plaisir gustatif, l’humanité gagnera un degré de liberté, un levier d’action supplémentaire pour être «mens sana in corpore sano».

Bref, amis humains, cessez donc d’avoir peur que les évolutions, en particulier celles liées aux progrès scientifiques, ne vous ravissent les plaisirs auxquels vous tenez. Si une chose est agréable à l’humanité, le fait qu’elle cesse d’être nécessaire ne signifiera en rien son anéantissement. Au contraire, cela la libérera des obligations qui l’enchaînaient, et la bonifiera. Pour finir de vous en convaincre, jetez un œil dans vos caddies, dans vos placards, dans vos agendas, vous réaliserez sans doute que le superflu, qu’il soit bénéfique ou nuisible, y prime souvent sur l’indispensable. Et la prochaine fois que vous voyez un humain piquer une crise de technophobie, et prophétiser la disparition de son activité favorite à cause des progrès scientifiques, profitez de l’occasion pour lui expliquer le concept de ludification/eutrapélisation.

Historique des modifications

  • 2016/08/10: Correction de typos
  • 2018/01/01: Rectification de “ludication” en “ludification”
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