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Tintin porté par quatre congolais
  • Dernière édition : 1 jan. 2018

Tintin au Congo

J’aimerais aborder présentement un sujet qui est loin d’être crucial pour l’avenir de l’espèce humaine, mais que je trouve très illustratif de ces bogues intellectuels, de ces écueils idéologiques, qui vous décrédibilisent si fortement. Il s’agit de la bande dessinée Tintin au Congo de Hergé, qui est périodiquement au centre de polémiques depuis sa première sortie en 1930.

L’oeuvre et la polémique

Cet album a été réécrit en 1946, puis édité à de multiples reprises par son auteur ou par son éditeur. On serait donc en droit de penser qu’il ne s’agit pas d’une œuvre divine et intouchable. Hergé l’a écrite sous l’impulsion de l’abbé Norbert Wallez, qui supportera plus tard Léon Degrelle. Je vous laisse vous renseigner sur ces zigotos, ce n’est pas la peur du fascisme et du négationnisme qui les étouffait.

L’auteur a par la suite lui-même pris quelques distances avec sa réalisation, par exemple dans une émission radiophonique:

«Cet album est un péché de jeunesse. On sent bien que c’est une fantaisie. J’ai fait ça très légèrement, je dois le dire, en me fiant plutôt à des racontars, à ce que disaient les coloniaux revenus de là-bas, à quelques récits de voyage… Je ne le renie pas mais je le referais très différemment. Pour commencer, j’irais faire un voyage, je me documenterais, j’irais me baigner dans l’atmosphère du Congo. »

Et ce qu’il nous faut reconnaître, en toute honnêteté, c’est que cette bande dessinée fourmille de détails qui interpellent. Il met en scène Tintin, parti faire un reportage au Congo; qui dans, les faits, passe le plus clair de son temps à zigouiller antilope, buffle, rhinocéros et éléphant; qui reste courageux tandis que les noirs fuient à l’approche du moindre prédateur (lion, léopard…) ; qui rend la justice au milieu d’autochtones querelleurs; qui guérit les malades; qui, où qu’il aille, se fait porter comme un roi par les noirs émerveillés (Milou est même sacré roi par des pygmées) ; qui tente d’apprendre à leurs enfants, hélas sans succès, combien font “2 + 2”. Plus généralement, Tintin qui ne rencontre que des indigènes au choix paresseux, puérils, crédules, ou malveillants…

Certes on ne saurait accuser cette œuvre d’être haineuse envers les noirs. Des blancs y jouent le rôle des grands méchants, et le succès qu’elle rencontre actuellement encore en Afrique noire, démontre qu’elle peut aussi être lue comme une moquerie envers la suffisance et les préjugés des colons belges.

En revanche, on ne peut nier qu’elle est emblématique du paternalisme belge; une forme atténuée, mais insidieuse de racisme, car elle couvre de bons sentiments la domination d’un peuple, unilatéralement jugé trop infantile pour se développer sans déléguer sa souveraineté à un pays “civilisé”.

Cet album a donc plusieurs fois été censuré, en particulier dans un contexte de décolonisation. De nos jours, en France, une telle mesure serait abusive et contre-productive (voir Effet Streisand). Mais puisque cette bande dessinée continue de heurter des Africains, puisque des plaintes sont encore épisodiquement déposées contre elle, pourquoi ne pas faire preuve d’une volonté de conciliation et d’apaisement? Par exemple en la classant dans le rayon “pour adultes”, comme nombre de magasins anglo-saxons semblent l’avoir fait? Ou en y apposant, comme le demandent les plus récents plaignants, une note explicative?

Mais voilà, dans l’humanité, la sacralisation des œuvres passe souvent avant celle des humains. Cette petite polémique réveille donc quelques bonnes vieilles connaissances issues des “symptômes idéologiques”…

Tintin seul courageux face au lion Tintin fait réparer un train par les congolais

Pente Glissante et Partialité

J’ai ainsi entendu clamer que si l’on se permettait de mettre un avertissement sur cette œuvre, cela ouvrait la voie à tous les abus, et bientôt l’on serait obligé d’en mettre sur la plupart des œuvres existantes, qui évoquent la violence, le meurtre, le viol, etc. Noter que cet argument de la “pente glissante” (“slippery slope”) fait partie des leurres logiques les plus courants.

Il ne saurait y avoir de contagion débridée, simplement parce que “Tintin au Congo” est un ouvrage exceptionnel : non seulement il est resté célèbre jusqu’à nos jours (au contraire des petites illustrations racistes ou antisémites des journaux d’antan), non seulement il dégouline de scènes humiliantes à l’égard des Congolais, mais c’est surtout une œuvre ouverte à un public jeune, voire (pour les plus dégourdis) très jeune.

On peut s’attendre légitimement à ce qu’un adulte, lorsqu’il lit un texte d’Aristote, du Marquis de Sade, ou du régime de Vichy, ait conscience du contexte dans lequel cette œuvre a été conçue, et du caractère douteux de certaines idées qu’elle contient; qu’il sache reconnaître la plupart des thèses cruelles, des manipulations rhétoriques, des contre-vérités; et qu’il pense à aller se documenter ailleurs si nécessaire. Mais ce recul critique, on ne peut pas raisonnablement l’attendre d’un enfant, cet être justement fascinant par sa crédulité et son absence de connaissances scientifiques.

Je dois vous l’avouer, dans la banlieue très caucasienne où j’ai initialement posé mes valises, les originaires d’Afrique Noire étaient bien rares; et je n’ai guère eu l’occasion de me rendre dans ces lointaines contrées. J’ai donc vécu pendant plus d’une décennie avec cet album, et quelques informations télévisées, pour toute fenêtre sur cette partie du monde; et je plaignais bien ces pauvres Africains de ne pas avoir davantage de “petits Tintins” pour leur apprendre à se nourrir, à faire de la Science, et pour les empêcher de s’entretuer. Il m’aura fallu du temps pour comprendre que les pays occidentaux ne sont pas toujours aussi civilisateurs et pacificateurs qu’ils le devraient, et que les noirs ne sont pas des humains bloqués au stade de “grands enfants”. À dire vrai, un encart explicatif m’aurait évité ces errances.

Mais voilà l’étrangeté: les mêmes personnes qui clament que “Tintin au Congo” est à “remettre dans son contexte”, s’opposent à un avant-propos qui, justement, permettrait aux enfants de comprendre les bizarreries qu’ils lisent. Comme si préfacer une œuvre était la souiller; comme s’il n’y avait pas des choses très intéressantes à exposer sur le Congo belge, sur les crimes commis contre les civils pour l’exploitation du caoutchouc et autres ressources, sur la secte des “Anyotas” que croise Tintin, et sur les différents aspects - positifs comme négatifs - de cette rencontre entre deux cultures.

Un autre relent discutable que ce sujet fait apparaître, c’est le fameux “deux poids deux mesures” : les mêmes personnes, qui s’insurgent lorsqu’un livre de maternelle évoque un garçon habillé en fille, ou s’attaque à leur identité (divinités, clergé, milieu social…), se montrent incroyablement tolérantes lorsque c’est un peuple étranger qui est rabaissé au statut de sous-humains. Cela ressemblerait presque à une liberté d’expression “à sens unique”.

On le voit bien, les humains sont bien plus facilement scandalisés à l’idée de modifier un tant soit peu une bande dessinée, qu’à l’idée d’humilier leurs semblables. Étrange sens des priorités. Et l’on récolte ce que l’on sème: en sacralisant ainsi une œuvre profane, vous faites les choux gras des fondamentalistes religieux; ne vous étonnez pas, après cela, si vous n’avez plus la moindre légitimité pour censurer les appels au meurtre, à l’esclavage, à la bigoterie, dont regorgent leurs livres “dictés par des divinités”.

Pour aller plus loin

Historique des modifications

  • 2016/11/13: Atténuation de formulations condescendantes
Les congolais pleurent le départ du génial Tintin
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