Regard Humaniste

Psychologie

C'est triste à dire, mais les Tikamis comprennent souvent mieux le fonctionnement psychique des humains que ces derniers.

Psychologie & Société

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  • Dernière édition : 1 jan. 2018

Les Pudeurs

Un des sujets que je trouve les plus révélateurs des dysfonctionnements neuronaux humains, c’est sans aucun doute celui de la pudeur. Impossible d’aller fureter dedans, sans tomber immédiatement sur un virtuose carnaval d’hypocrisies, d’incohérences et d’idéologies. C’est comme si, immédiatement, l’outrance devenait un préalable pour toute prise de position intellectuelle.

Enfin, je dis “la pudeur”, mais plutôt devrais-je dire LES pudeurs? Car il y en a toute une tripotée: la pudeur des sentiments, la pudeur des possessions, la pudeur des opinions… et bien sûr, celle qui pose le plus de problèmes aux humains, la pudeur du corps.

Ces pudeurs ne sont pas par essence des réactions de complexe, de honte, de tabou. Ce sont plutôt des composantes indispensables d’une vie en société fondée sur la dignité de la Personne. Elles agissent comme des boucliers autour de l’individu, séparant ce qui lui est privé/intime/personnel de ce qui est public/officiel/universel. Elles sont des frontières dans leur sens le plus noble, c’est à dire permettant de protéger l’intérieur contre l’extérieur, mais aussi l’extérieur contre l’intérieur; et ces barrières se déclinent en une multitude de strates, car la pudeur dépend bien évidemment du type de relation que l’on a avec son interlocuteur, ainsi que de la situation dans laquelle on se trouve.

Il existe déjà chez vous une abondante littérature décrivant des dystopies, dans lesquelles les humains vivent sans aucune individualité, sans aucune intimité, fragiles poupées dans les mains d’un État divinisé qui sait tout sur tous. L’atrocité de cet extremum me semble faire consensus - pour une fois - chez les humains. Mais cela laisse tout un éventail d’autres possibilités, en ce qui concerne une bonne délimitation de la “juste pudeur”.

Les pudeurs assimilées

Tant que l’on s’en tient aux sentiments, aux opinions, et aux possessions, la plupart des humains semblent faire preuve de pudeur comme ils font de la prose, sans trop y songer, par un réflexe acquis, né de l’éducation et du sens du respect.

Que penseriez-vous, en effet, de quelqu’un qui va se gorger de mets délicats à côté d’une troupe d’affamés, ou s’enfiler des litres de cocktails face à des assoiffés? Qu’il est glorieusement libre dans sa tête? Ou bien qu’il prend un double risque, celui de blesser moralement les affamés, et celui de subir des rétorsions pour cet outrage? Pour ma part, sans être humain, je suis à peu près sûr qu’il s’agit là d’une grave forme d’irrespect et d’inconséquence. Donner ostentatoirement des envies à quelqu’un, lorsque l’on n’est pas prêt ou apte à les satisfaire, cela ressemble même à de la méchanceté gratuite.

Que penseriez-vous, de même, de quelqu’un qui va soigneusement compter ses énormes liasses de billets à trois pas d’un sans-abri? D’un quidam qui va vanter sa réussite professionnelle et affective auprès d’un ami qu’il sait au chômage et récemment divorcé? D’un gymnaste olympique qui va faire des acrobaties à côté d’un amputé?

On le sent, un des piliers de la pudeur, c’est la bienveillance et la délicatesse, c’est une façon de laisser dans l’ombre les faits vrais, mais nocifs, nés des injustices de la vie.

Mais la pudeur ne nait pas que de telles dissymétries. Connaissez-vous beaucoup de gens qui vont épancher leurs troubles sentimentaux aux inconnus qu’ils croisent dans les transports? Qui vont étaler tous les détails de leurs opinions politiques ou religieuses lors de leur première rencontre avec de futurs beaux-parents? Qui vont afficher au mur de leur salon, leur agenda détaillé des trois prochains mois? En vérité ce genre de désinhibition peut survenir, mais rarement sans que de l’alcool ou des troubles psychologiques assez handicapants ne soient aussi impliqués. Car dévoiler son intimité psychique, sa vie privée, aux autres, ce n’est pas seulement prendre le risque de les blesser; c’est aussi leur donner des armes pour se faire frapper. Et si vous avez autant de réglementations quant aux sujets abordables en entretien d’embauche, amis humains, c’est sans doute que vous n’êtes pas tous d’aussi bonne volonté que vous ne le devriez.

Bref, les humains semblent à peu près faire preuve de décence, de bonnes mœurs, sur ces domaines-là; et ils savent réprouver les comportements outranciers, provocateurs, “bling-bling”, que se permettent quelques personnalités ni empathiques ni prudentes.

Mais là où tout part en folklore, c’est bien sûr lorsqu’il s’agit d’appliquer les mêmes concepts à la pudeur corporelle.

La pudeur du corps

Il est difficile, pour nous autres candides Tikamis, de comprendre cette fascination que les humains ont vis-à-vis des corps. Par exemple, cette lubie que vous avez envers les seins… Pourquoi passer tant de temps à trouver les siens trop petits ou trop pendants? Ou à inspecter ceux des autres? Ils ont beau être très pratiques et amusants, ces attributs n’en sont pas moins les équivalents hominidés des pis de vaches. Pareil pour les fesses, pour le pubis, pour les cuisses, pour le ventre, pour les épaules juvéniles… au risque de vexer, j’ai vu bien plus de majesté dans les fleurs et les papillons des champs.

Mais enfin, de toute évidence, ce que vous appelez “érotisme” s’est très tôt imposé comme principe fondamental chez les mammifères terrestres, sous la forme des pulsions sexuelles. Des instincts destinés non à développer des liens sociaux apaisés, mais à assurer la perpétuation de l’espèce. Et soyons réalistes: on n’efface pas ces millions d’années de fossilisation évolutive, qui régissent le fonctionnement psychologique de plus de 6 milliards d’êtres humains, juste avec un peu de recul philosophique. C’est donc un fait à garder à l’esprit: oui, les humains sont susceptibles d’être troublés, voire électrisés rien qu’à la vue des morceaux de chair de leurs congénères, ou des vêtements qui en soulignent les formes; et le manque de tempérance peut les mener très loin, jusqu’à des horreurs que nos pauvres petits cerveaux de Tikamis ne sauraient appréhender. Au point que l’on ne sait toujours pas exactement, si c’est l’intellect qui dirige la sexualité humaine, ou bien si c’est l’inverse.

Cet érotisme est bien sûr modelé par la culture et le climat. J’ai lu qu’au temps jadis, en Europe occidentale, les chevilles féminines hypnotisaient davantage que leurs poitrines. Mais il faut reconnaître aussi sa quasi-omniprésence: on trouve dans chaque population des parties du corps qui concentrent la charge érotique, l’aspect intime, de la personne. Avec, en grands vainqueurs de la compétition, le bassin et la poitrine.

Au long de ces dernières années, forcé comme je l’étais de déambuler dans les villes et les campagnes avec mon hôte, j’ai toujours vu les mêmes affligeants scénarios se répéter. Des dames en manque de goût vestimentaire, ou d’attention, se promènent en exposant complaisamment leurs atouts sexuels. Les hommes qu’elles croisent, volontairement ou par simple réflexe, dévient du regard, voire se retournent. Si ces quidams ont une compagne attentive au bras, elle a alors de grandes chances de se vexer, de prendre cela comme une remise en cause de sa propre féminité; parfois, une gifle part. On croirait presque que les humains appliquent, avec une minutie extraordinaire, les meilleures recettes pour semer la zizanie dans leurs relations sociales et conjugales.

C’est en vérité une bien insolite compétition, que celle que se livrent nombre d’humaines entre elles. C’est à celle qui aura le ventre le plus à l’air, le pantalon à la taille la plus basse, ou moulant le mieux les cuisses et la raie des fesses. Et l’on souligne ses formes en faisant dépasser autant que possible les sous-vêtements; non pas de bêtes culottes, mais des atours qui se cantonnaient auparavant au monde de la prostitution. Que ce soit à l’école ou lors d’un mariage, dans la rue ou lors d’un office religieux, avec un débardeur ou une robe de bal, via un décolleté push-up ou fendu jusqu’au nombril, exposer à tous sa poitrine est un art décliné à l’infini. Avec bien sûr un soin particulier apporté à la transparence des tissus, pour ne pas risquer la sobriété. Pour gambader en rollers, pas besoin de pantalon, un collant fera l’affaire. Et pour peu que l’on se trouve à proximité de la plage ou de la piscine, on investira massivement dans des triangles de tissu dont le prix est inversement proportionnel à la surface.

Ma première intuition serait qu’il s’agit là de tentatives d’attirer l’œil du passant, de se mettre dans une démarche de séduction égocentrique, de dominer via les instincts primaires. Mais ce n’est pas l’avis des intéressées: ce serait juste pour se sentir bien dans sa peau, pour être plus à l’aise, pour ne pas avoir de marque de ceinture ou de bronzage, pour avoir moins chaud… Paradoxalement, la gent masculine se contente fort bien, de son côté, de shorts et de t-shirts, jusque dans leurs activités publiques les plus exothermiques; il doit y avoir là une différence physiologique que la Science n’a pas encore identifiée.

À une certaine époque, ces frivolités auraient pu être prises pour de l’ingénuité. Mais dans votre société moderne, où les enfants prépubères savent déjà tout ce qu’il y a à savoir sur la sexualité, où être jeune et séduisant est un impératif social, j’ai bien peur que la recherche de la “sexiness”, ne détourne simplement certains de la délicatesse qu’ils devraient avoir envers leurs congénères.

Toutefois, puisque les humains sont si facilement désireux de plaire, me demanderez-vous, pourquoi diantre les mâles n’en font-ils pas autant que les femelles? Hé bien, il semblerait qu’ils le tentent, mais que ce soit davantage compliqué, car les psychologies des hommes et des femmes diffèrent tout autant que leurs corps. Un homme nu, s’il n’a pas la carrure d’une statue grecque, risque fort d’être plus ridicule qu’attirant. Et s’il tente l’originalité dans ses vêtements et sous-vêtements, il pourrait attirer bien plus d’autres damoiseaux que de damoiselles. Les chromosomes et les hormones, encore et toujours. Donc à ce que j’ai vu, les mâles, pouvant moins facilement susciter le désir par la nudité, sont souvent forcés de se rabattre sur les autres subterfuges utilisables pour pavoiser: jouer aux “machos” ou en “gentlemen”, avoir de l’humour, affirmer leur force physique et mentale, offrir une sécurité matérielle… Ces entreprises de fascination envers la gent féminine sont, par de nombreux aspects, elles aussi discutables, mais enfin il ne s’agit pas d’impudeur, donc laissons cette digression de côté, et revenons au sujet.

Quelques paradoxes

Comme si cette relation de manipulation pulsionnelle entre hommes et femme, un tantinet déloyale, ne suffisait pas, il faut en surplus qu’elle s’accompagne d’un déluge de situations que me semblent, à moi Tikami, absurdes et abusives.

Si une femme laisse tomber son peignoir devant le livreur de pizza, c’est “coquin”, et ça fait la Une de la rubrique “Insolite” de la presse Internet; peu importe que le livreur en question soit en couple ou non, hétérosexuel ou non. En revanche, si c’est un homme qui montre ses parties génitales à la postière, c’est un attentat à la pudeur, on dénonce une agression sexuelle. Quid?

Plus sobrement, si un jeune cadre se pointe un jour à une réunion avec un testicule qui dépasse de la braguette, il est probable que toute l’assistance prendra cela pour un embarrassant accident, ou un inacceptable manque de respect. D’où vient donc que les hommes, eux, sont censés ignorer les empiètements sur leur espace visuel? Situation spécialement déconcertante, par ailleurs, lorsqu’une demoiselle reproche à son interlocuteur de ne pas la regarder dans les yeux, alors qu’elle a déployé des trésors de mise en scène pour exhiber ses seins comme un étal d’épicier.

On entend parfois les féministes occidentales – dont les revendications ne sont décidément pas aussi poignantes que leurs consœurs orientales – s’insurger de ne pas pouvoir se mettre torse nu aussi librement que les hommes. Il ne manque plus qu’une manifestation d’hommes demandant à pouvoir, de leur côté, allaiter, pour que le tableau soit complet.

La déontologie médicale atteste que “le respect de l’intimité du patient doit être préservé lors des soins” ; pourtant nombreux sont les hôpitaux qui obligent leurs patients à se promener en blouses, sans culottes - et les fesses à l’air tant qu’à faire - dans des couloirs inévitablement mixtes. La considération rationnelle sous-jacente? Je la cherche encore.

Aucun prétexte ne semble superflu, pour les exhibitionnistes de votre monde, quand il s’agit de se faire plaisir. Une convention ludique, ouverte à tous âges, permet de se déguiser en personnage de jeu vidéo? Voici qu’est choisie, en priorité, la fée qui n’a pour toute parure que trois feuilles de vigne et un lacet. C’est une pièce de théâtre contemporain, dites-vous? Place alors à l’émouvante scène durant laquelle l’actrice principale urine devant le public. Un tournoi sportif ou une exposition de voiture? Il sied de mettre des filles en mini-jupes moulantes partout, même si cela n’a aucun rapport. Dans le même temps, des travailleurs se font rabrouer pour être venus en sandales au bureau, par temps de canicule.

Les statistiques des accidents de la route sont affolantes chez vous autres humains. On pourrait donc se demander s’il est judicieux de placarder des pinups géantes en bikini à chaque coin de rue, optimisées pour distraire les automobilistes à l’approche des passages pour piétons. Par contre, lorsque des nourrissons crient famine dans les jardins publics, et que leur mère les allaite (ce qui peut se faire en toute discrétion), on en trouve un certain nombre pour crier à l’indécence, à l’infamie. Triste société que la vôtre, dans laquelle la marchandisation du corps est socialement acceptée, mais pas la plus élémentaire nécessité biologique des tous petits. Dans le même temps, les kiosques à journaux de la capitale affichent des magazines pornographiques au bas de leur devanture, en violation flagrante de vos lois sur la protection de l’enfance, mais personne n’y trouve à redire. Ne vous demandez pas, après cela, pourquoi vos écoliers ont une puberté de plus en plus précoce; sans parler des complexes que les starlettes en lingerie, retouchées informatiquement m’a-t-on dit, leur inspireront.

Les gens hurlent au fanatisme religieux lorsque sont évoquées des plages horaires spécifiques à un sexe dans les piscines. Mais sont-ils conscients que ce n’est pas évident pour toute personne, de se promener en sous-vêtement devant des centaines d’inconnus, surtout s’il l’on est en surpoids ou en sous-poids? Peut-être avez-vous entendu des amateurs de Yoga s’échauffer mutuellement sur les tenues des dames, sur leurs positions aussi inconfortables que souplement suggestives, et évoquer grassement des curiosités locales comme les “pets vaginaux” - un concept dont j’aurais préféré ignorer jusqu’à l’existence. Tiennent-ils compte des ces réalités sociologiques, les militants qui font de la mixité un impératif moral catégorique, valable en tout temps et tout lieu?

Dans certains pays, on commence à remettre en cause la séparation des sanitaires homme et femme. Est-ce donc si maléfique que cela, d’avoir quelques rares espaces d’intimité entre gens du même sexe? Est-ce discriminatoire qu’un damoiseau puisse aller à la pissotière, sans avoir une dame qui ajuste son maquillage derrière lui? Vous faudra-t-il un jour aller sur le trône accompagné de deux témoins du sexe opposé, afin de prouver au monde que vous n’êtes pas des pudibonds?

Les personnes les plus remontées contre les phénomènes de “pudeur communautariste”, sont parfois précisément celles qui les stimulent. Outre les yogis évoqués précédemment, avez-vous entendu, comme moi, tous ces mâles décomplexés, qui ricanent à coups de “mater le boule” et de “pécho” dès qu’ils évoquent leurs motivations pour aller nager? Qui sont à blâmer, ces jeunes filles qui n’osent plus aller dans les salles de Fitness, ou bien les dizaines de curieux qui s’y agglutinent aux vitres pour leur “reluquer le cul” ? Est-ce qu’un peu plus de respect, de courtoisie, ne permettrait pas d’atténuer certaines polarisations?

Enfin, une erreur de débutant: penser que la correction fraternelle fonctionne chez les humains comme chez les Tikamis, et que l’on peut donc notifier à quelqu’un que sa tenue est inappropriée. J’en ai vu plus d’un se faire envoyer paître, façon “si ça te gêne, tu n’as qu’à pas regarder”. Confusion sémantique bien répandue entre “regarder” et “voir” ; et scène qui n’est pas sans me rappeler cette conception très particulière que trop d’humains ont de la vie en société: “si ma fumée te gêne, collègue, tu n’as qu’à aller plus loin”, “Si mon vacarme de musique techno à minuit te gêne, voisin, tu n’as qu’à déménager”. C’est le genre d’attitude qu’un Tikami ne pourrait arborer, sans que tout son entourage ne s’alarme pour sa santé mentale.

Du Sans-Gêne au Vol’Res

Suite à mon arrivée parmi vous, j’ai très vite compris que chez les humains, en matière de sexualité, le concept-clef était celui du “consentement libre et éclairé entre adultes”. Même vos pratiques sexuelles les plus colorées sont finalement assez bénignes, tant qu’elles restent dans ce cadre. Mais sans pudeur, il n’y a plus ce consentement; ce n’est plus chaque personne qui décide à quel moment elle veut de la stimulation sexuelle, et à quel moment elle n’en veut pas; ce sont les plus effrontés qui décident pour eux. Et cela, dans une approche personnaliste de l’éthique, me semble poser problème.

Alors certes, si dans tout cela, il ne s’agissait que d’un puéril jeu de provocation et de manipulation, cela resterait de l’ordre de la peccadille; du phénomène irritant, mais bien en deçà des autres préoccupations de votre humanité naufragée. Le problème, c’est que cette relation interpersonnelle faussée contribue à pousser les humains dans leur pente naturelle, qui est celle du Vol’Res, de la réification des personnes.

À en croire quelques progressistes autoproclamés, les considérations sur la pudeur ne seraient que l’apanage des fanatiques religieux, ou des frustrés sexuels. Cependant, parmi les gens qui se disent libérés des tabous, bien dans leur peau et dans leur tête, beaucoup me semblent aussi avoir un gros problème vis-à-vis du corps. Car dans leurs congénères, ils ne voient pas un être infiniment précieux, avec qui entrer en relation. Ils voient un morceau de chair, un objet sexuel à s’approprier, à épuiser puis à jeter. Illustration.

Le RER roule pesamment au sortir de Paris, en ce lundi soir; après une dure journée de travail, mon hôte s’en retourne vers la quiétude de sa maisonnée. Deux jeunes rêvassent sur leur siège, lorsqu’une jeune femme vient s’asseoir en face d’eux. Ils se mettent à discuter, courtoisement. Et l’on apprend que la jeune femme fait des études de recherche en biologie. Les deux individus, qui semblent plutôt avoir débrayé avant le bac, expriment leur admiration. Je me réjouis alors que, dans cette ville de grisaille et de solitude, de tels petits moments de fraternité gratuite existent encore. À la station suivante, la jeune dame quitte le wagon. Mais dès que les portes se sont refermées: “T’as vu le cul qu’elle avait? J’me la serais trop tapée moi”. Et voici une dernière pile d’illusions qui s’écroule.

L’impudeur n’est certes pas la seule cause de cette conception déviante des relations interpersonnelles (le nudisme est ainsi paradoxalement un milieu dans lequel le respect mutuel est immense, si l’on en croit ses adeptes). Mais ma conjecture de petit Tikami, c’est qu’en mettant savamment en avant leurs appâts sexuels - tandis que leur vrai visage est souvent masqué par des couches de maquillage - les humains encouragent cette approche “femme-objet et homme-objet”, cette régression à des comportements qui ne sont guère plus nobles que ceux des cerfs en rut.

Avez-vous d’ailleurs, humains, pris conscience du champ lexical qui entoure vos relations de séduction? “Conquérir”, “posséder”, “allumer”, “choper”, “draguer”, “larguer”, “plaquer”… C’est un vocabulaire qui n’est pas du domaine de l’amour, mais de la guerre et de l’industrie lourde. Et ces mots sont trop souvent en accord avec les actes, car les relations de manipulation pulsionnelle passent facilement du domaine visuel au domaine psychique. Lorsqu’il s’agit de mensonge séducteur, de manipulation sentimentale, d’adultère, de vengeances “amoureuses”, vous êtes champions toutes catégories. Ajoutez à cela des mots humiliants comme “salope” ou “pute”, qui étrangement sont utilisés aussi bien par ceux qui dénoncent les indécences, que par ceux qui les appellent de leurs vœux nuit et jour; et vous aurez un bien attristant spectacle.

Ne serait-ce pas une bonne idée de jouer sur l’habillement, sur l’image de l’humain qu’il diffuse, pour ramer à contre-courant de ces interactions sociales avilies? Vous serait-il donc si difficile de rester dans cette juste décence, à mi-chemin entre le micro-short et le sac à patate? Cette vaste étendue qui comprend aussi bien pantalon que short, robe que jupe, habits amples que serrés, mais qui sait mettre en exergue l’humanité d’une personne, non sa bestialité?

Vers un juste milieu

Peut-être qu’un jour, les Sciences vous permettront de prendre du recul vis-à-vis de votre cerveau reptilien; la pudeur corporelle perdra alors de sa pertinence. Mais en attendant, même sous la personne la plus tempérante, civilisée, éduquée, tourne une vieille machine hormonale qui ignore tout du flegme et de la philosophie. Comme un feu sur lequel il vaut mieux, non seulement par prudence mais aussi par respect, ne pas jeter d’huile.

Ce qui n’empêche pas que, comme toute bonne chose, la pudeur devient nuisible lorsqu’elle est excessive. Ne pas pouvoir aller se baigner à la plage, ne pas pouvoir apparaître aux autres à visage découvert, c’est selon les cas de la névrose ou de la tyrannie. Et peu de choses sont aussi cruelles que cette insidieuse “culture du viol”, qui prétend que l’on mérite une agression sexuelle si l’on est légèrement vêtu. Avec la même logique, on accepterait qu’un quidam coupable d’avoir lancé des gravillons soit lapidé à mort.

Ce que je vous souhaite donc, c’est de savoir retrouver cette juste mesure, qui sait concilier à la fois les impératifs du climat, de la vie en société, et du jardin secret que chacun doit savoir se préserver. Ce que l’on appellerait la pudeur, la décence, la bienséance, le respect des bonnes mœurs, sans que ce ne soit ni une injure, ni un prétexte à des persécutions phallocratiques. Une attitude qui, sans être handicapante, symboliserait la dignité de chaque humain dans son corps, et donc aussi dans l’esprit qu’il abrite.

Les retombées d’une telle évolution dépasseraient d’ailleurs les frontières de votre pays. Car je vous rappelle que, un peu plus loin sur le globe, des foules pensent que le corps féminin tout entier est obscène - mains, cheveux et yeux inclus. Actuellement, tout se passe comme si les Occidentaux se polarisaient dans l’exhibitionnisme, en vue de pouvoir contrer le choc de ce puritanisme moyen-oriental. Sauf que l’éthique n’est pas un jeu de Rugby. On n’y combat pas un excès par son contraire, en surenchérissant dans l’outrecuidance. Si progrès il peut y avoir, ce n’est qu’en se tenant fermement accroché au bon sens, cet enfant de la raison et de l’empathie, seule digue contre les marées idéologiques. Donc puisque de pieux individus, partisans de la burqa et du burqini, se gargarisent des vulgarités publiques de vos pays, pour justifier leurs tyrannies pharisiennes… n’auriez-vous pas envie de les faire mentir, en démontrant que la religion n’a pas le monopole de la pudeur, et qu’il est tout à fait possible d’être “ni pute ni soumise” ?

PS : j’ai appris après-coup que “pudeur” venait du latin pudeo, “avoir honte”. Diantre. Le sens a visiblement évolué, car de vos jours une personne qui a honte de son corps sera plutôt qualifiée de “complexée”, non simplement “pudique” (ce dernier mort évoquant davantage la discrétion et la délicatesse). Mais si vous voulez éviter tout malentendu sémantique, vous pouvez toujours vous rabattre sur la “décence” (du latin decentia, “convenir”).

Pour aller plus loin

Historique des modifications

  • 03/09/2016: ajout des étymologies de pudeur et décence
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